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Blog de réflexion , pensée, poésie, philosophie

Le Monde daté du 4 août 2013 Le nazisme des intellectuels-Par Jean-Pierre Faye

Publié le 4 Août 2013 par Dominique Giraudet

Le Monde daté du 4 août 2013


Le nazisme des intellectuels


Soixante-dix ans après, il faut enfin admettre que ce sont trois grands
esprits philosophiques qui ont fait le lit d'Hitler


L'un des mots les plus usités dans l'après-guerre et qui, aux
Etats-Unis, remplit des salles entières d'ouvrages sous ce titre, c'est
" déconstruction " - et c'est le même terme en langue anglaise
: deconstruction. Curieusement sa source initiale vient d'un mot
allemand lui-même peu usité, employé une seule fois par le philosophe
Heidegger (1889-1976) : Abbau. Or le paradoxe, c'est que ce mot
abondant et innocent en langue américaine, prend sa source chez ce
philosophe allemand que nous révérions dans les années de guerre et
d'après-guerre. Et pour découvrir, longtemps après la seconde guerre
mondiale, qu'il a pris parti pour le IIIe Reich. Au côté du juriste
Carl Schmitt (1888-1985), aujourd'hui encore enseigné - paradoxalement
- comme référence en matière de droit constitutionnel de " l'Etat
souverain ", notamment par nos amis italiens.
Mais existe-t-il des écrits vraiment nazis de Heidegger, le philosophe
auquel allait notre respect en raison de ses essais " existentiels "
des années 1920 ? L'honnêteté de la lecture découvre en effet chez lui
des écrits politiques marqués plus gravement encore que ceux de son ami
l'écrivain et essayiste Ernst Jünger (1895-1998), l'auteur, dès 1930,
de La Mobilisation totale (Die totale Mobilmachung), traduite en
français et publiée chez Gallimard en 1990.
Ceux-ci se prolongent chez l'ami Carl Schmitt, l'idéologue de " l'Etat
total ", à qui Hitler devra, pour une très grande part, d'avoir reçu le
pouvoir en 1933 - par l'effet même de la conférence sur le totale
Staat que Schmitt donne, le 23 novembre 1932, devant les représentants
de la grande industrie. Une amitié intensément politique lie alors
Heidegger à Jünger et, par lui, à Carl Schmitt. C'est le triptyque des
noms qui dessine un temple d'acceptation pour l'idéologie propagée par
la furie hitlérienne.
Il faut lire les écrits politiques d'Heidegger en 1933-1934 pour saisir
ces enjeux. Dès son " Appel aux étudiants " du 3 novembre 1933, il
prononce : " Le Führer lui-même et lui seul est la réalité allemande
d'aujourd'hui et de demain... " Et sa " Profession de foi en Adolf
Hitler ", la Bekenntnis zu Adolf Hitler en décembre 1933, décrit le
Führer comme l'instant de " retourner à l'essence de l'Etre ". Le
Führer devient une ontologie...
Bien pire, son " Appel pour le service du travail ", le 23 janvier
1934, souligne " l'empreinte préfigurée dans le Parti
national-socialiste ouvrier allemand ". Ce parti dont le nom est
raccourci par Goebbels en Parti nazi-sozi, ou en version courte : Nazi.
Il s'agira en effet des camps de travail, salués par Heidegger comme "
le bienfait qui émerge du mystère vivifiant qu'est l'avenir nouveau de
notre peuple "... Le délire nazi atteint son apogée. Car au même moment
surviennent d'autres camps de travail, dits " camps de concentration ",
qui couvrent le territoire national. Durant la seconde guerre mondiale,
apparaissent en Pologne ceux qui sont nommés secrètement les camps
d'extermination, les Vernichtungslager.
Or le 1er mai 1933, Heidegger et Carl Schmitt adhèrent au Parti nazi.
Il faut souligner le fait que l'adhésion au parti unique est difficile
dans le Reich hitlérien. Contrairement à l'Italie mussolinienne, où
tout le monde prend sa carte, comme la " carte du pain ". Il y aura 24
millions d'adhérents au Parti fasciste, 8 millions seulement au parti
hitlérien. Le geste de l'adhésion est donc grave et contrôlé.
Heidegger, dans son cours de décembre 1933 sur Héraclite..., énonce la
nécessité de " l'attaque ", dans le but " d'effectuer l'extermination
totale ".
Ce terme terrible va marquer les Vernichtungslager, les camps
d'extermination hitlériens de 1942-1945. Surgis dans la Pologne
anéantie : à Chelmno, à Belzec, Auschwitz-Birkenau, Maïdanek, Sobibor,
Treblinka... Ce terme s'inscrit dans la plus terrible réalité de
l'Histoire. Heidegger aura-t-il connaissance de ce qui a lieu dans les
camps de Pologne ? Jünger note dans son journal ce qu'il entrevoit en
1943 à Lodz, en deçà du front de l'Est...
Mobilisation totale, Etat total, extermination totale : ces trois
formules dessinent l'Europe en état de guerre. Jünger, Carl Schmitt,
Heidegger prononcent en ces termes le réel le plus dangereux et la même
terreur politique croissante.
Pour l'anniversaire de Jünger en 1955, tous trois se joignent dans un
séminaire commun. Les trois se retrouveront dans le même volume
d'idéologie et d'hommage. C'est ce jour-là, qu'Heidegger va improviser
un sens nouveau pour le terme Abbau, " déconstruction ". C'est le terme
final qui prolonge la trilogie terrible des trois amis dans la seconde
guerre mondiale.
Carl Schmitt ? Ce juriste est un ami de longue date pour Jünger, ce
dont témoigne son journal posthume, comme Jünger devient l'ami intense
d'Heidegger. Carl Schmitt a donc en décembre 1932 donné sa conférence
décisive devant ce qui se nomme " l'Union au Long Nom ", réunissant les
plus grands de la grande industrie. La conférence de Schmitt devant un
tel auditoire culmine dans l'exigence de fonder " l'Etat total " - Etat
qui doit s'affirmer " total au sens de la qualité et de l'énergie "...
Un Etat qui s'attribue " les moyens de la puissance "...
Ainsi l'Etat total est-il défini par Schmitt en opposition à l'Etat "
quantitativ total ", celui qui se retrouverait gonflé d'entreprises
nationalisées... Au contraire, " l'Etat total en ce sens est un Etat
fort... Il est total au sens de la qualité et de l'énergie, comme
l'Etat fasciste se nomme "Stato totalitario" ", précise Carl Schmitt,
reprenant les termes du fascisme italien. Mais qui sait aujourd'hui que
le mot " totalitaire " est une improvisation mussolinienne ?
Voici surgir la doctrine de Schmitt sur les " nouveaux moyens de
puissance ". Nous sommes le 23 novembre 1932. Dans un mois et une
semaine, l'ex-chancelier von Papen, dont Schmitt est l'avocat, et dont
le chancelier Schleicher a pris la place, aura préparé la " combinaison
" du 30 janvier 1933. Donnant le pouvoir au caporal Hitler, méprisé et
haï par le président Hindenburg, qui pourtant le nomme chancelier du
Reich.
La formule de Schmitt souligne les enjeux : " L'Etat total " est l'Etat
des " moyens de puissance ", et non des socialisations, il se gonfle de
police, et non d'entreprises socialisées. Le totale Staat hitlérien
vient prendre la relève du Stato totalitario fasciste. Car le mot "
totalitär " n'est pas un terme hitlérien : il est refusé comme " trop
libéral "par le juriste nazi Wilhelm Stuckart, celui dont Eichmann sera
le subordonné.
Mais l'argument schmittien a convaincu l'industrie lourde. Ses membres
se réuniront plus officiellement pour adresser leur " Supplique " au
président du Reich Hindenburg, et finalement le convaincre de confier
le pouvoir au " Chef du grand mouvement "(sans le nommer) qui
jusque-là " s'est tenu à l'écart "...
Par Carl Schmitt, juriste spécialisé dans le droit d'Etat, est donc
apparue cette proposition grave, dans sa conférence de novembre 1932 :
c'est la figure de " l'Etat total " - cette formule dangereuse d'où va
survenir le mot " totalitarisme ", aujourd'hui courant, exploré plus
tard par Hannah Arendt, qui va pourtant méconnaître son origine
mussolinienne.
On peut sous-estimer la magie toxique de ces creuses formules. Et
négliger le lien étroit entre Carl Schmitt, Heidegger et Jünger, le
porteur de la mobilisation totale. Car ce triumvirat va demeurer en
marge du IIIe Reich qui survient. Mais Jünger l'a annoncé, par sa
formule explosive. Carl Schmitt l'énonce violemment en termes de "
droit " - ou de " contre-droit "...
Et Heidegger le consacre, dans une adhésion exprimée par la référence à
" l'être "... Quand dans sa " Profession de foi en Adolf Hitler ", il
déclare en décembre 1933 à Leipzig que le Führer vient " retourner à
l'essence de l'Etre ", la langue hitlérienne d'Heidegger prend la
portée dérisoire d'une " science de l'Etre ", d'une ontologie...
Tel est le terrible enchaînement des langages. Le " Cours d'été "
heideggerien de 1935, qui paraîtra en 1953 sous le titre " Introduction
à la métaphysique ", s'achève sur ces mots : " Ce qui est mis sur le
marché comme philosophie du national-socialisme (...) n'a rien à voir
avec la vérité interne et la grandeur de ce mouvement... " Quelle est
cette " vérité interne " du nazisme pour Heidegger ? Où l'emphase d'une
prétendue vérité rencontre-t-elle la fureur meurtrière ?
Elle vise un " ennemi intérieur "... Elle le nomme étrangement "
l'Asiatique " - fantasme inouï, que le maréchal nazi von Reichenau
précisera lourdement en 1942, félicitant le Führer de parer au " danger
judéo-asiatique ". Là s'annonce le massacre acharné des juifs de Russie
et de l'Europe occupée.
Heidegger affirme même en 1935 que " le vrai et unique Führer fait
signe dans son être vers le domaine des demi-dieux... ". Qualité que
souligneront les Œuvres complètes. Pour ce " demi-dieu " se prépare
cette totale fureur sacrificielle ?
Ainsi les trois amis, Schmitt, Jünger, Heidegger - l'étrange trio des
penseurs - contribuent au langage de ce Reich qui dévaste l'Europe de
la seconde guerre mondiale. Tous trois se retrouvent donc en 1955 pour
fêter l'anniversaire de l'un d'eux, Jünger. A l'occasion de cette fête,
Heidegger décrira ce qu'il nomme l'Abbau, que le philosophe français
Gérard Granel (1930-2000) traduira par la " déconstruction ".
Cette inflation des langages débouche dans ce qu'Heidegger revendique à
son compte comme " la Terreur ". Cette terreur aura suscité de surcroît
pour notre avenir l'arme de la destruction absolue.
Jean-Pierre Faye

Philosophe et écrivain, né en 1925, il a été membre du CNRS. Son
travail a porté principalement sur la langue.
A l'origine de multiples entreprises intellectuelles, dont
le Collège international de philosophie et l'Université européenne de
la recherche, il est membre de l'équipe fondatrice de " Tel quel " et a
créé, en 1967,
la revue " Change ". Il a reçu en 1964
le prix Renaudot pour son roman " L'Ecluse "
(Seuil, puis Hermann, 2009). Son essai le plus célèbre
est " Langages totalitaires " (Hermann, 1972, puis 2004)

Jean-Pierre Faye

Jean-Pierre Faye

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