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Blog de réflexion , pensée, poésie, philosophie

UN APPEL PROFOND A MA NATURE REELLE - PASCAL RUGA

Publié le 19 Décembre 2013 par Dominique Giraudet

Pascal Ruga

C'est à chaque instant que nous devons mourir,
si nous n'incarnons pas cela, tout n'est qu'illusion.

Un soir, une expérience s'empara de moi. Je me trouvais devant une page blanche de ce « journal ‎‎», et j'éprouvais le malaise que j'évoque plus haut parce que ma page restait désespérément vierge. De ‎nombreux écrivains ont déjà soulevé dans leurs écrits cette hantise de la page blanche, mais la plupart ‎d'entre eux sont encore trop accrochés à leur état d'exception pour être délivrés de cet envoûtement. ‎Ce malaise persistait, mais je ne le combattais en rien, je me contentais de l'observer sans faire appel ‎au mental. Peu à peu la sourde souffrance née de mon impuissance disparut, et comme je n'attendais ‎rien et que je ne me soumettais à aucune condition de création, il en résulta un approfondissement de ‎ce rien ! Vouloir faire, pour être quelque chose, c'est toujours obéir au pathos obsessionnel du moi ; et ‎malheur à l'homme qui se justifierait d'être quelque chose parce qu'il se veut au service de ses ‎semblables !... C'est une de ces erreurs travestie en vertu dont on revient difficilement. Dès qu'un but ‎est fixé, quelque chose se corrompt quelque part ; et ceci je le ressentais avec une intensité ‎particulière. Ainsi, allant en se développant, ma méditation sur le vide se détacha lentement de la ‎pensée qui l'exprimait encore, et s'incarna en une réalisation du vide. Par cette passivité, j'obéissais à ‎un appel profond de ma nature réelle, et il s'était créé spontanément en moi un état que des disciplines ‎spirituelles millénaires suscitaient volontairement. On mesure toute la différence entre vouloir cet état, et ‎le laisser s'auto-révéler à soi ! ‎

Cet état était une manifestation de grande paix, de paix sans motif ; la conscience existait sans le ‎désir de connaître !... Il me semblait avoir rejoint la matrice de ma nuit originelle. C'était un poème ‎obscur et lent, silencieux, sans mots, sans espace, sans rien qui le soutienne, même pas une pensée, ‎même pas une extase, — une étrange tranquillisation de tout. Il n'était point question de désirer garder ‎cet état ou de le repousser, car ici tous les désirs s'abolissaient. Ce n'était pas non plus un rêve, car il ‎n'y avait pas d'image. Ce n'était ni la mort ni la vie, — peut-être une mystérieuse synthèse des deux !... ‎Au fond de moi, je ne sais pas !... il n'y avait là rien à savoir !... et les mots que j'aligne pour tenter de ‎donner une idée de ce vide sont bien misérables !... Seuls quelques paradoxes pourraient peut-être ‎donner le choc de la compréhension : cela peut être aussi bien une lumière obscure, qu'une obscurité ‎lumineuse !... cela n'entre dans aucune catégorie de l'esprit, car ce n'est ni de l'être ni du non être !... ‎Ce n'est ni un mouvement ni une immobilité ; et si j'ai écrit plus haut que c'était un poème silencieux, ce ‎n'était que pour essayer de donner l'intuition que là, il n'y a ni silence ni non silence !... Je ne devrais ‎même pas prononcer le mot unité, car il sous-entend déjà son antonyme. En réalité, il n'y a ni unité ni ‎dualité !... Mais j'en ai déjà trop dit d'une chose dont il n'y a rien à dire !... Car celui qui ne l'a pas ‎vécue ne peut en avoir qu'une impression superficielle. Cependant, je dirais encore que cela n'était ni ‎absolu ni relatif !... et la preuve c'est que j'en suis sorti, — j'ai émergé de ce bain de paix avec la ‎naturelle lenteur d'un être qui ne trouve pas cet état plus extraordinaire qu'un autre. Je repris mes ‎occupations quotidiennes comme si rien ne s'était passé, — et réellement, il ne s'était rien passé !... ‎‎(encore un paradoxe !...). ‎

A la suite de cette dernière et ultime expérience, (mais était-ce encore une expérience ? car une ‎expérience surgit toujours de deux éléments qui s'opposent !...) je passais quelques semaines riches de ‎calme et de quiétude éveillée ; et pourtant il ne me semblait pas que dans ma vie il y eut un ‎changement, ou tout au moins je n'avais pas le désir de l'observer et de m'en satisfaire. J'étais même ‎heureux que, dans mon entourage immédiat, on n'eut rien remarqué d'insolite dans mon comportement ‎habituel. Je gardais ainsi toute ma liberté d'allure en restant dans les normes des affections humaines. Je ‎dois tout de même m'avouer que secrètement je me sentais plus ouvert, plus perméable, que je me ‎laissais traverser par la vie courante sans chercher à en modifier le cours ; j'étais de moins en moins ‎sensible à l'esprit de création volontaire. Souvent je savourais des moments de solitude qui m'isolaient ‎du monde familier qui m'était propre. Des travaux qui m'eussent paru jadis ennuyeux étaient assumés ‎avec une équanimité souriante, — ce qui ne m'empêchait pas parfois d'avoir envers eux une ironie ‎bienveillante et amusée. A plusieurs reprises, je me suis surpris à découvrir de la grandeur dans les ‎actes les plus prosaïques. ‎
Revue Être Libre. Numéros 152-154, Août-Octobre 1958

Lien : http://dogiraudet.skyrock.com/2953816143-UN-APPEL-PROFOND-A-MA-NATURE-REELLE-PASCAL-RUGA-REMISE-EN-LIGNE-DU.html

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